Roman chirurgie esthétique à Paris

Roman chirurgie esthétique à Paris

La Patiente du Mardi

I. L’homme aux mains immobiles

Le docteur Adrien Vallois avait cessé d’opérer un mardi de septembre, à onze heures du matin, au milieu d’une blépharoplastie de routine. Sa main droite, soudain, avait tremblé — un frémissement infime, à peine perceptible, mais qu’un chirurgien des paupières connaît mieux que personne, parce que sur quelques millimètres de peau il n’existe pas de marge pour le tremblement. Il avait reposé l’instrument, confié la fin de l’intervention à son assistant, et quitté le bloc sans un mot.

C’était il y a deux ans. Il n’était jamais revenu.

À soixante-sept ans, Adrien vivait désormais dans le grand appartement de l’avenue Mozart qu’il avait acheté trente ans plus tôt, à l’époque où il était l’un des noms les plus recherchés de la chirurgie esthétique parisienne. Le 16e arrondissement avait été son royaume : ces femmes du beau monde, ces actrices vieillissantes, ces épouses de notaires qui montaient chez lui par l’ascenseur de bois et de cuivre pour qu’il leur rende, le temps d’une saison, l’illusion d’avoir trente ans. Il avait été très bon. Le meilleur, peut-être, pour le regard — cette région du visage où se loge l’âme, disait-il, et qu’il faut traiter comme on traite une chose vivante et craintive.

Maintenant, ses mains ne servaient plus qu’à tenir un journal, une tasse, parfois un livre qu’il ne lisait pas. L’immeuble était silencieux. Sa femme était morte cinq ans plus tôt. Ses enfants vivaient loin — un fils à Singapour, une fille à Bruxelles qui téléphonait le dimanche. Adrien Vallois était devenu ce que le 16e produit en quantité et cache avec soin : un homme riche, considéré, et parfaitement seul.

Le mardi, jour qui avait toujours été celui de ses consultations, il prenait son café au Café Mozart, en bas de chez lui. Toujours la même table, contre la vitre. C’est là qu’il la remarqua.

II. La femme au foulard

Elle s’asseyait, elle aussi, le mardi. Toujours seule. Une femme d’une soixantaine d’années, élégante d’une élégance discrète et un peu démodée, qui portait été comme hiver un foulard de soie noué d’une certaine façon, haut sur le cou, et de grandes lunettes sombres qu’elle ne retirait qu’à l’intérieur, et encore — pas toujours.

Elle lisait. De vrais livres, reliés, qu’elle annotait au crayon. Elle commandait un thé, jamais autre chose, et restait une heure environ, puis repartait à pied vers la rue de la Pompe. Adrien, qui n’avait plus grand-chose à observer dans sa vie, l’observait. Non par désir — ce temps-là était passé — mais par cette curiosité professionnelle qui ne le quittait jamais : il regardait les visages comme d’autres lisent les mains. Et celui de cette femme l’intriguait.

Car sous les lunettes, sous le foulard, dans le peu qu’elle laissait voir, il y avait quelque chose. Une asymétrie de la pommette gauche. Une tension de la peau, près de la tempe, qui ne devait rien à l’âge. Le travail d’un confrère, ancien, et — Adrien le voyait avec l’œil exercé de toute une vie — un travail manqué. Pas raté grossièrement, non : manqué dans le détail, dans cette harmonie subtile que seuls quelques chirurgiens au monde savaient atteindre. Quelqu’un avait opéré cette femme, autrefois, et avait laissé une cicatrice invisible à tous sauf à lui.

Un mardi de novembre, alors que la pluie battait les vitres, elle retira ses lunettes pour essuyer un verre embué. Leurs regards se croisèrent un instant. Et Adrien Vallois, qui avait tenu sous son bistouri des milliers de visages, sentit son cœur se serrer d’une reconnaissance qu’il ne s’expliqua pas.

Il connaissait ce visage.

III. Ce que le temps efface et ce qu’il garde

Il lui fallut plusieurs mardis pour mettre un nom dessus, et le nom, quand il vint, le ramena quarante ans en arrière.

Hélène Réaux.

En 1985, elle avait vingt-cinq ans et le monde à ses pieds. Actrice montante, beauté qu’on disait promise aux plus grands rôles, elle était venue le voir — lui, le jeune chirurgien encore inconnu — non pour se faire refaire, mais à cause d’un accident. Une chute, une vitre brisée, une joue ouverte qui menaçait de finir une carrière à peine commencée. Les confrères établis avaient parlé de cicatrice inévitable. Adrien, jeune et téméraire, avait dit : je peux la rendre invisible.

Il avait passé sept heures sur cette joue. Sept heures à reconstruire, suturer, harmoniser, avec une patience et une audace dont il ne se serait pas cru capable. Et il avait réussi — presque. La cicatrice était devenue invisible. Mais en travaillant les plans profonds pour compenser la perte de tissu, il avait, d’un millimètre, déplacé la pommette. Un millimètre. Imperceptible à tous. Sauf à une caméra de cinéma, qui voit ce que l’œil nu ne voit pas, et qui avait révélé, dans le premier gros plan, une asymétrie subtile qui n’y était pas avant.

La carrière d’Hélène Réaux ne s’était pas effondrée à cause de cela. Elle s’était effondrée d’elle-même, comme s’effondrent la plupart des carrières — le hasard, les mauvais choix, un producteur qui se détourne. Mais Hélène, elle, avait toujours pensé que tout avait commencé là, sur cette table d’opération, avec ce millimètre volé. Elle ne le lui avait jamais dit. Elle avait simplement disparu de sa vie, et il l’avait crue partie pour toujours.

Et la voilà, quarante ans plus tard, à trois tables de lui, dans le même café, sans savoir — ou en sachant peut-être très bien — que l’homme au journal était celui qui avait tenu son visage entre ses mains une nuit de 1985.

Pablo Picasso :  Faut-il peindre ce qu’il y a sur un visage ? Ce qu’il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage? 

IV. Le premier mot

Il mit longtemps à oser. Ce qui, chez un homme qui avait incisé des milliers de visages sans trembler, avait de quoi le faire sourire amèrement de lui-même. Mais il y a des audaces que le bistouri ne donne pas.

Ce fut elle, finalement, qui parla la première. Un mardi de décembre, comme la serveuse s’était absentée, elle se pencha vers lui :

« Vous me regardez chaque semaine, monsieur. Soit vous me trouvez à votre goût, ce qui à nos âges serait flatteur, soit vous cherchez à vous rappeler où vous m’avez vue. »

Adrien posa son journal.

« La seconde proposition, madame. Et je crois que je viens de trouver. »

« Ah ? » Elle eut un sourire prudent.

« Vous êtes Hélène Réaux. »

Le sourire vacilla. Elle remit ses lunettes, geste de défense, puis se ravisa et les ôta tout à fait, comme on dépose les armes.

« Plus personne ne me reconnaît », dit-elle doucement. « Cela fait des années. C’est même reposant. » Elle l’examina à son tour. « Et vous, qui êtes-vous, pour reconnaître une actrice que le monde a oubliée ? »

Il hésita. Il aurait pu mentir, inventer un admirateur de jeunesse, un cinéphile nostalgique. Ç’aurait été plus simple, plus lâche.

« Je suis l’homme qui vous a recousu la joue en 1985 », dit-il.

Le café sembla se taire autour d’eux. Hélène le regarda longuement, et Adrien attendit le reproche, l’amertume, l’accusation qu’il portait en lui depuis quarante ans comme une écharde.

Elle ne vint pas. À la place, les yeux d’Hélène s’emplirent lentement de larmes.

« Vous avez sauvé mon visage », dit-elle. « Vous ne le savez pas. Vous avez cru le rater. Je l’ai lu dans vos yeux, ce matin-là, quand vous avez vu le millimètre. Mais vous, vous m’avez rendu un visage que je pouvais encore regarder dans la glace. Sans vous, j’avais une balafre qui m’aurait fait détourner les yeux de moi-même pour le reste de ma vie. »

V. Les deux solitudes

Ils se parlèrent, ce mardi-là, pendant trois heures. Puis le suivant. Puis tous les mardis de cet hiver-là.

Hélène lui raconta sa vie d’après le cinéma : les seconds rôles, puis le théâtre de province, puis l’enseignement de la diction à de jeunes acteurs qui ne savaient pas qui elle avait été. Un mariage manqué, pas d’enfants, un appartement rue de la Pompe hérité d’une tante, et cette habitude des lunettes et du foulard qui n’était pas coquetterie mais pudeur — la pudeur d’une femme qui avait été regardée par des millions de gens et qui ne supportait plus de l’être par personne.

Adrien lui raconta les mains qui tremblent, le bloc qu’on quitte un matin de septembre, l’appartement trop grand, les dimanches au téléphone, le silence. Il lui dit ce qu’il n’avait dit à personne : qu’il avait passé sa vie à réparer les visages des autres et qu’il ne savait pas réparer la solitude du sien. Qu’un chirurgien esthétique vit entouré de beauté qu’il fabrique et que cette beauté repart toujours, par l’ascenseur de bois et de cuivre, vers des vies où il n’a pas sa place.

« Toutes ces femmes », dit-il un jour, « je leur rendais dix ans, ce n’etait pas de la magie, mais un lifting deep plane et elles s’en allaient, contentes, vers leurs maris, leurs amants, leurs vies. Je n’ai jamais gardé aucune. C’est un métier où l’on donne de la jeunesse à des gens qu’on ne reverra plus. »

« Vous m’avez gardée, moi », dit Hélène. « Quarante ans après. »

« Je ne vous ai pas gardée. Je vous ai perdue, puis retrouvée par hasard, dans un café, parce que nous étions deux vieilles personnes seules qui prenons notre thé le même jour. »

Elle posa sa main sur la sienne — la main droite, celle qui tremblait.

« Le hasard », dit-elle, « c’est le nom qu’on donne aux retrouvailles dont on n’osait plus rêver. »

VI. La dernière intervention

Au printemps, Hélène tomba malade. Pas gravement, d’abord — une fatigue, un essoufflement —, mais les examens révélèrent ce que ce genre d’examens révèle parfois, et le pronostic se compta non plus en années mais en mois.

Adrien ne la quitta plus. Il s’installa presque rue de la Pompe, lui qui n’avait pas su garder une seule de ses patientes. Il lui faisait la lecture — ces livres reliés qu’elle annotait au crayon et qu’elle n’avait plus la force de tenir. Il lui préparait du thé. Il était là, simplement, présence et non plus geste, lui dont toute la vie avait été dans les mains et qui découvrait, sur le tard, qu’on peut servir à quelqu’un sans rien faire d’autre qu’être assis à son chevet.

Un soir de juin, alors que la lumière baissait sur les toits du 16e, Hélène lui demanda :

« Adrien. Quand je n’y verrai plus très clair, à la fin — promettez-moi une chose. »

« Tout ce que vous voudrez. »

« Ne me regardez pas comme un chirurgien. Toute ma vie on m’a regardée comme un objet à perfectionner — les caméras, les producteurs, les miroirs. Même vous, au début, dans le café, vous regardiez ma pommette. » Elle sourit faiblement. « À la fin, je veux qu’on me regarde comme on regarde quelqu’un qu’on aime. Pas un visage. Une personne. »

Adrien Vallois, qui avait passé quarante ans à regarder des visages, prit dans ses mains immobiles le visage d’Hélène Réaux — ce visage qu’il avait tenu une nuit de 1985, ce visage où subsistait, sous les rides et la maladie, le millimètre déplacé qui lui avait coûté quarante ans de remords.

« Je n’ai jamais regardé que vous », dit-il. Et pour la première fois de sa vie, c’était vrai.

VII. Le mardi

Elle mourut au début de l’automne, un mardi, ce qui parut à Adrien d’une justesse cruelle et douce à la fois. Il continua, après, de descendre au Café Mozart chaque mardi, à la même table contre la vitre. Il commandait un café pour lui et un thé qu’il ne touchait pas, posé en face, à la place vide.

La serveuse, qui avait fini par tout comprendre sans qu’on lui explique rien, ne disait jamais un mot. Elle apportait le thé, le reprenait une heure plus tard intact, et c’était une manière de tendresse que le 16e arrondissement, sous sa froideur de pierre de taille, sait parfois offrir à ceux qui restent.

Adrien Vallois ne réopéra jamais. Mais il cessa de regretter ses mains immobiles. Elles avaient, à la toute fin, servi à quelque chose qu’aucun bistouri n’aurait su faire — elles avaient tenu un visage, non pour le corriger, mais pour le garder. Et il comprit, trop tard comme on comprend toujours l’essentiel, que tout son art n’avait été qu’un long apprentissage maladroit de ce geste-là : tenir le visage de quelqu’un dans ses mains, et ne plus rien vouloir y changer.

Dehors, l’ascenseur de bois et de cuivre montait et descendait, portant vers d’autres chirurgiens d’autres femmes en quête de dix ans perdus. Et au Café Mozart, un vieil homme regardait, chaque mardi, une tasse de thé refroidir lentement en face de lui — la seule patiente qu’il eût jamais gardée.

 

 

 

 

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